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Le Dragon d'Or


LE  THÉ,  breuvage  d'éveil

par Georges CHARLES




Ce n'est point trahir un secret que d'affirmer que le thé est la boisson la plus consommée en Orient et en Extrême-Orient...Or, qu'on le veuille ou non, c'est à partir d'une plante unique, Camellia sinensis, que va s'élaborer non pas une culture unique, au sens propre et au sens figuré, mais une extraordinaire floraison culturelle permettant, mieux que toute autre, d'apprécier les particularités spécifiques de son implantation.

Pour un connaisseur rien n'est en effet plus chinois qu'un thé chinois, plus indien qu'un thé indien, plus tibétain qu'un thé tibétain, plus japonais qu'un thé japonais...et par extension plus russe qu'un thé russe et plus anglais qu'un thé anglais. Ce qui semble, au départ, à une simple lapalissade se manifeste on ne peut plus profondément avec l'usage. Etrangement les deux plus anciennes et les plus grandes civilisations présentes dans la zone d'influence du thé revendiquent haut et fort son origine. Les Indiens prétendent qu'il est né dans le nord de l'Inde tandis que les Chinois affirment qu'il provient du sud de la Chine. Les premiers jettent le Bouddha dans la balance en affirmant que ses paupières, une fois coupées et jetées au sol, donnèrent naissance au premier théier, les seconds invoquent l'Empereur Sheng Nung qui aurait découvert ce breuvage grâce à quelques feuilles tombées par hasard dans l'eau chaude qu'il s'apprêtait à boire. Dans les deux cas le thé permit d'éviter l'endormissement et de favoriser, par contrecoup, l'éveil.

Afin de ne pas avoir à prendre parti dans cette querelle on distingue donc désormais deux grandes catégories de thé : le thé d'Assam et le thé de Chine. Les botanistes lorsqu'ils sont poussés dans leurs derniers retranchements avouent qu'il provient probablement d'Inde mais n'en continuent pas moins, en latin, à affirmer sa provenance chinoise (sinensis). Comme il se doit la Chine demeure le plus grand producteur et consommateur mondial de thé tandis que l'Inde conserve son titre de premier exportateur mondial. Un point partout. Le plus étonnant est, par contre, qu'à partir de ces deux zones d'influence le thé à su conquérir le monde et trouver son autonomie en s'adaptant au fait culturel, et parfois religieux, sinon économique.

La Chine du thé



Les Indiens prétendent que ce fut le fameux Boddhidharma, l'Illuminé, connu en Chine sous le nom de Potitamo et au Japon sous celui de Daruma, qui introduisit, au sixième siècle, le thé en Chine. On attribue également à cet éminent personnage, fils du roi Sughanda, vingt-huitième patriarche après le bouddha Shakyamuni la paternité du bouddhisme Chan puisqu'il développa la pratique de la méditation Dhyâna, plus connue sous le nom de Zen, au Monastère de Shaolin. Cela lui permit de devenir également celui qui est considéré, surtout au Japon, comme l'inventeur tant des pratiques bouddhiques de santé que des Arts Martiaux chinois. Cela fait évidemment beaucoup pour un seul homme fut-il extraordinaire. Les Chinois rétorquent que le thé était connu et utilisé en Chine depuis le début de la dynastie Han, soit deux siècles avant notre ère et était cité comme plante médicinale dans la " Pharmacopée médicale de Sheng Nong " (Shen Nong Bencao Jing) rédigé pendant le premier siècle avant notre ère.

De fait, jusqu'à la dynastie des Tang (618-907), le thé sera considéré comme un remède qui entrait dans diverses prescriptions magistrales en association avec de nombreuses autres plantes et substances médicinales. S'il était consommé en tant que boisson ce fut tout d'abord dans le cadre de la pharmacopée classique. Dans certains cas les feuilles de thé entraient dans la préparation d'aliments de santé dont on retrouve toujours des traces dans la diétothérapie avec, notamment, le fameux canard fumé au camphre et au thé, spécialité du Sichuan. A cette époque il se présentait le plus souvent sous la forme de nids (Tuo) compressés qu'il fallait briser avant utilisation. Cette forme ancienne est encore en usage pour certains thé fermentés du Yunnan...dont le fameux Yunnan Tuocha (Thé du Yunnan en nids) réputé pour ses propriétés médicinales.

Pendant la dynastie Tang, le thé se présente, toujours compressé, sous forme de gâteaux et de briquettes. Il s'agit toujours d'un thé fermenté ou semi-fermenté. Il est utilisé bouilli avec de l'eau, produisant un liquide sombre. Il était servi dans des porcelaines vertes et sombres comme du jade. Ce thé correspond à la période dite " classique ". Pendant la dynastie Song (969-1127), on commence à utiliser du thé non fermenté que l'on réduit en poudre et que l'on bat avec un fouet en bois après l'avoir fait infuser. Cela produit un liquide vert et mousseux, parfois assez épais et souvent amer tel qu'il est encore consommé au Japon lors de la Cérémonie du Thé (Cha No Yu ou Chado). Ce thé de la période dite " romantique " se boit dans des porcelaines bleues ou brunes commes celles, mondialement connues, de Kenzan, de Gampin ou de l'Anglais Bernard Leach. Pendant la dynastie Ming (1368-1644), ce sont désormais les feuilles qui sont directement utilisées. Après avoir été infusées elles produisent une boisson légère d'une teinte délicate en fonction des crus ou des mélanges choisis. Ce thé de la période " naturaliste " est servi dans des porcelaines fines et blanches.

La période Tsing (1644 - 1911), bien que la Chine demeure quelque peu refermée sur elle-même, est celle de la pénétration des idées et des produits venus de l'étranger. On apprécie donc désormais, à l'instar des étrangers occupant les légations, particulièrement les Anglais, des thés venus de l'étranger et notamment des Indes incluant Ceylan. La guerre de l'opium permet de découvrir le thé fumé et parfumé inventé par les Anglais à la suite d'un incident. En effet, les Chinois révoltés contre le trafic de l'opium opéré à leurs dépens par les puissances occidentales, décidèrent de jeter à l'eau toute une cargaison de cette drogue. Or, pour une fois, il s'agissait de thé. Les marins récupérèrent les ballots flottant dans l'eau de mer et, afin de ne pas perdre la cargaison, mirent ce thé à sécher sur des clayettes. Pour accélérer le séchage ils allumèrent un feu en dessous en récupérant du bois de flottage. Le résultat n'étant pas très concluant ils décidèrent, pour masquer quelque peu l'odeur marine, de parfumer ce thé fumé à l'essence de bergamote. Par dérision ils nommèrent ce thé Impérial Souchong puis l'expédièrent en Angleterre...où il connut un succès sans précèdent jusqu'à la cour royale. A la suite de ce retournement de situation les négociants chinois furent contraints, à leur tour, de fumer et de parfumer leur thé. Cela leur permit d'écouler de vieux stocks invendables mais qui, à leur tour, connurent un grand succès en Occident. Ceci à tel point que Sir Edward Grey, alors ministre des affaires étrangères à la cour impériale britannique le baptisa, sans fausse modestie Impérial Earl Grey, devenu depuis un classique du bon goût au five o'clock tea.

Ce thé, entre feuilles et poudre, produisait un liquide ambré et fort parfumé parfois considéré comme le juste milieu entre le thé chinois et le thé indien...donc destiné à l'exportation. Ce thé de la période " moderne " convenait tout à fait à la porcelaine d'exportation aux multiples couleurs et décors " enchinoisés ". Depuis la révolution culturelle, bien que toutes les sortes précédentes de thé continuent à être utilisées on trouve également du thé en sachets et même du thé soluble. Ces dernières catégories que l'on pourrait classer dans la période " pratique " se boivent désormais aussi bien dans un verre en Pyrex que dans un gobelet en carton. Comme toujours en Chine le plus ancien et le plus classique côtoie le plus moderne et le plus économique et si le cadre dynamique peut se faire servir du thé provenant d'un distributeur à pièces il existe encore quelques esthètes recherchant à prix d'or du thé rare comme celui dénommé " Aiguilles d'argent " (Yin Zhen) qu'ils feront infuser dans de l'eau provenant exclusivement de la " Source des Tigres galopants ". Chacun, au gré de ses opinions philosophiques, religieuses, politiques, économiques peut donc se reconnaître dans la manière et la façon de consommer le thé. Ceux qui se réfèrent à Kongzi, notre Confucius, apprécient particulièrement son aspect humaniste pour ne pas dire social et se retrouvent, rituellement, autour d'une tasse de thé pour deviser. Aucune relation ne peut s'établir durablement en dehors de la consommation d'une tasse de thé. Les commerçants, eux-mêmes, se croient obligés d'en offrir à leurs clients car aucune affaire ne pourrait se conclure sans avoir sacrifié à cet usage lié au rite (Li). Celui-ci est tellement ancré dans les habitudes que les plus hauts dignitaires du parti ne sauraient recevoir un invité de marque, fut-il étranger, sans offrir une tasse de ce breuvage. On s'engonce donc dans des fauteuils rouges kitsch étrangement munis d'un napperon brodé pour tremper ses lèvres dans une tasse minuscule ou un verre serti d'argent suivant le rang de l'interlocuteur. Les mauvais esprits affirment que cela permet d'observer discrètement les réactions de l'interlocuteur qui, généralement peu habitué, se brûle les doigts et le gosier ou ébouillante son pantalon en ne sachant pas où reposer son récipient lorsqu'il doit effectuer des courbettes, serrer des mains ou signer un contrat. Une très importante personnalité s'est même assis sur la tasse qu'il avait eu l'imprudence de reposer sur le fauteuil et a du continuer la discussion comme si de rien n'était.

Les Bouddhistes considèrent le thé comme un moyen d'éveil et, si le phénomène est moins important qu'au Japon, trouvent que le service de cette boisson représente déjà une forme de méditation active. Le thé est donc admis très favorablement au sein des monastères qui, pour certains, cultivent leurs propres crus réputés dans tout le pays. Depuis toujours le thé passe pour " soutenir le corps et éveiller l'esprit ". Pour ne pas être en reste les Taoïstes se font les champions des crus rares qu'ils consomment entre initiés tout en devisant du " Ciel Antérieur " (Xan Tian). Ce dernier représente, à leurs yeux, l'état des choses tel qu'il n'aurait jamais du cesser d'être. Ce nouménal idéal leur permet, par nécessité et comparaison, de traiter des choses telles qu'elles sont réellement. On ne critique pas, on constate. Les activistes se retrouvent autour du " thé Kung-Fu " préparé minutieusement, à partir d'un cru selectionné pour sa haute teneur en théine et en tanins, dans une théière minuscule, provenant de la région de Xingyi, trempant dans de l'eau chaude et produisant un breuvage particulièrement excitant également servi dans des tasses minuscules. Palpitations et suées garanties d'autant plus que ce thé se boit exclusivement le soir et préférentiellement à la pleine lune. Les puristes affirment, enfin, que contrairement aux arbitraires classifications occidentales, il existe cinq sortes de thé attachées aux Cinq Eléments et qu'il convient de boire en fonction des heures de la journée, des mois de l'année et des âges de la vie. Le thé vert (Qing Cha) se boit au printemps et le matin...en dégustant des raviolis farcis ou Dim Sum. Le thé rouge (Hong Cha), semi fermenté, se boit en été et à midi avec des viandes rôties. Le thé jaune (Wang Cha), ou thé médicinal (Yi Cha) se boit en début d'après midi et se consomme avec des sucreries ou des fruits confits. Le thé blanc (Bai Cha) ou thé fleuri (Fa Cha) se boit en fin d'après midi avec une légère collation ou quelques fruits. Il se constitue le plus souvent de thé vert auquel on adjoint des fleurs (...ou des essences...) de jasmin, de chrysanthème, de lotus. Certains le qualifient, à Canton, de " thé de coiffeur pour dames " ou " ciseaux virevoltants " et soupçonnent les pratiquants de Kung-fu Wushu du Nord, trop remuants à leurs yeux, d'en faire grande consommation. C'est celui auquel nous ont habitués, sans le moindre remords, nos restaurateurs asiatiques. Enfin le thé noir (Ha Cha) se boit en soirée. Il s'agit de thé fermenté très fort qu'il convient de boire juste avant d'aller se coucher...ou au dîner si on espère passer une nuit blanche.

Le thé des Indes



Depuis des temps immémoriaux le thé des jardins du plateau de Chillong, situé dans l'état d'Assam, entre Pakistan oriental et Birmanie fut réputé des cours des plus grands Rajahs jusque dans les plus humbles demeures des lettrés brahmanes. Cette région demeure toujours celle où le fameux camellia, dont les feuilles produisent le thé, pousse à l'état sauvage sur les flancs du plateau. Lorsqu'il est cultivé, il produit un thé très parfumé et corsé et qui, de plus se conserve très bien. Ce fut le thé qui, le premier, conquis l'occident en passant par la Hollande et sa célèbre Compagnie des Indes Orientales et qui parvint, en 1610, en Angleterre où son engouement fut si rapide qu'il fut lourdement taxé par Cromwell. En France il ne faudra pas attendre très longtemps pour que les savants s'y intéressent puisqu'une thèse fut déposée, en 1648, sur " Le thé d'Assam, ses vertus médicinales et thérapeutiques " à l'Académie de Médecine de Paris par un nommé Morisset. Ce thé d'Assam demeure donc le fer de lance de la production indienne et est toujours apprécié à travers le monde comme le thé matinal par excellence. Mais, si certains ont pu le comparer au Bordeaux, à cause de la subtilité du mélange des cépages, le Champagne du thé indien demeure le fameux Darjeeling qui est cultivé entre quatre cents et trois milles mètres d'altitude sur les contreforts du Tibet. A l'instar du Champagne ce Darjeeling se répartit en multiples crus ou jardins, on en dénombre plus de deux cents, qui, habilement opu subtilement mélangés vont donner naissance aux " grandes marques " qui ont depuis près de deux siècles conquis le monde. Mais, dans ce cas précis, ce sont principalement nos chers amis Anglais qui ont mis la main sur le marché. La plupart des Jardins de Darjeeling portent donc des noms évocateurs de la puissance feutrée de l'ancien empire sur lequel jamais le soleil ne se couchait : Margaret's Hope, Bloomfield, Castelton, Mary Bong, Namring, Thomson Flower, Happy Valley...La qualité juste en dessous conserve encore son nom indien, souvenir des anciens Rajas alliés à la Couronne : Makaibari, Phuguri, Jungpana, Jopur...C'est, suivant les connaisseurs, le thé idéal pour l'après-midi lorsqu'on ne l'assassine pas avec du citron ou, pire encore, du lait ou de la crème fraîche. Certains prétendront pourtant que cette coutume barbare provient pourtant du Pendjab où le thé, très corsé, est servi avec un laitage. Il est vrai que les Tibétains apprécient ce breuvage lorsqu'il est abondamment mélangé avec du beurre de yak rance. Mais, dans ce cas, mélangé à de l'orge grillé et broyé en farine, le Tsampa, devient un véritable repas qui n'a que très peu de relations avec ce qui est consommé à la cour d'Angleterre en milieu d'après-midi. Le thé de Ceylan, l'Ile au thé (Tchai Lan), désormais Sri-Lanka, troisième producteur mondial, est également fort réputé puisque les meilleurs crus poussent jusqu'à 2500 mètres d'altitude. Ce que l'on sait moins est que cette île produisant principalement du café jusqu'en 1850 et que, suite à une épidémie, on remplaça ces plantations devenues trop fragiles par du thé de souche indienne. Le thé de Ceylan, lorsqu'il est de bonne qualité, offre un équilibre harmonieux entre puissance et subtilité. Certains le considèrent donc comme le mi-chemin entre le thé d'Assam et le Darjeeling ce qui permet de le consommer tant le matin que l'après- midi, ce qui est une raison de son succès à l'étranger. Que ce soit en Inde, au Pakistan ou à Sri-Lanka le thé est consommé de mille et une manières...nature, fortement aromatisé à la cardamome, au clou de girofle, à la noix de muscade, légèrement ou fortement sucré, infusé, bouilli, macéré, avec adjonction de jus d'agrumes ou de corps gras, rafraîchi, glacé, en sorbet ainsi que dans de multiples recettes. Il demeure également un produit cosmétique utilisé à grande échelle tant pour la peau que pour les cheveux ainsi que dans la médecine Ayurvédique puisqu'il entre dans de nombreuses formules magistrales, emplâtres, onguents et autres décoctions.

Théisme et Japon



Depuis Ohsawa, le fondateur de la macrobiotique, on ne sait plus trop si le théisme est une philosophie, pour ne pas dire une religion, ou, au contraire, une maladie honteuse source des pires calamités comme la guerre, le cancer, la dégénérescence ou les odeurs de pied. Il est de fait que les Japonais non-macrobiotes consomment beaucoup de thé, une moyenne de quatre litres par jour et par habitant, ce qui est peut-être excessif. Ce qui est surtout excessif est le rapport quelque peu masochiste que les Japonais entretiennent avec la chaleur. Lorsqu'ils se baignent c'est dans l'eau bouillante des stations thermales volcaniques ou dans l'eau, non moins bouillante, du traditionnel O Furo. De quoi transformer le sang de tout occidental normalement constitué en boudin noir. Lorsqu'ils boivent, au grè, de la soupe ou du thé, cela doit également être bouillant. Evitons de parler du riz qui passe directement de la boule électrique dans le gosier. Un riz qui ne fume pas lorsqu'il parvient à la bouche est considéré comme sans " Ki " (énergie vitale) puisque sa vapeur subtile (justement exprimée dans l'idéogramme Ki...) ne profite pas pleinement aux narines, donc aux poumons. Même le vin de riz, le Saké, se boit chaud. C'est tout dire. Médicalement cela implique nécessairement un grand nombre de cancers de l'oesophage dus à cette chaleur excessive et répétée, un grand nombre de fois par jour, tout au cours de la vie du Japonais moyen. Le thé est le doigt, l'excès de chaleur la lune. Mais, lorsqu'une stratégie énergétique est principalement basée sur l'excès de Yang on évite de parler de corde dans la maison d'un pendu. Quoi qu'il en soit le thé, au Japon, demeure une institution. Le Japon, plus encore que la Chine, est le pays du paradoxe. Lorsque le Chinois parle d'esthétisme on peut souvent s'attendre à un déferlement de mauvais goût touvant son aboutissement dans la décoration tapageuse des restaurants dits chinois. De la fresque murale paysagère aux dragons, phénix et autres jades de plastique en passant par les lanternes à fanfreluches et faux laques de Coromandel on a immédiatement une idée assez immédiate et fulgurante de ce qu'est le bon goût cantonnais post révolutionnaire.

Lorsque le Japonais parle de dépouillement et de simplicité il faut s'attendre à une bonne quinzaine d'années d'études assidues avant de savoir, naturellement, reposer un bol de terre sur une tablette de bois. Suivant le Maître Fondateur de l'école Urasenke, créée au treizième siècle, Sen Rikyu, tout est pourtant si simple : Simplement le thé c'est chauffer de l'eau naturellement, l'infuser correctement, le boire convenablement ". Et c'est là où tout se complique. D'abord " simplement le thé " c'est du Gyokuro (thé vert de la meilleure qualité) finement broyé en poudre, le Matcha. Chaque école de thé possède sa propre recette particulière de Matcha quant à l'origine des feuilles, à leur séchage, à la manière de le broyer, à la finesse et à la couleur de la poudre obtenue. " Chauffer l'eau naturellement " implique le choix de l'eau. L'eau de montagne est considérée comme la meilleure à condition qu'elle provienne d'un torrent coulant entre des rochers et des pins. Vient, ensuite l'eau de rivière, l'eau de source, l'eau de puits et, enfin l'eau de pluie. Il convient, ensuite, d'utiliser exclusivement du bois, éventuellement du charbon de bois, d'arbre fruitier pour le feu qui doit être clair et vif pour ne pas noircir le récipient de chauffe. Seule une louche de bois à long manche, le hishaku peut être utilisée pour puiser l'eau bouillante. " l'infuser correctement " consiste à utiliser la mesure exacte de Matcha contenu dans le pot (cha- ire) à l'aide d'une autre cuillère, le Shashaku à transférer cette mesure dans le bol (chawan), à verser avec précaution l'eau bouillante et à battre, rituellement, le mélange obtenu (chasen) avec un fouet de bambou. " le boire convenablement " c'est tout d'abord disposer d'une pièce réservée à la Cérémonie du thé, la " Maison du Vide ", subtilement décorée par un simple bouquet de fleur et embaumée par un encens précieux, au sol recouvert de tatamis de paille. C'est, après les purifications et salutations rituelles, savoir marcher, s'agenouiller, se relever, s'asseoir correctement, étant, bien entendu, habillé comme il se doit, c'est à dire en costume japonais traditionnel. C'est aussi savoir accepter le bol, boire une gorgée et le passer à son voisin suivant un rituel formellement codifié en 1587 par Hideyoshi Toyotomi. Ensuite, chaque objet est consciencieusement nettoyé et rangé, ce qui marque la fin de la cérémonie. Il convient, encore, de ne commettre aucun impair en quittant la " Maison du Vide ". En moyenne, un occidental ayant suivi trois années de cours, l'équivalent de la " ceinture noire premier dan " en commet encore une bonne douzaine qui lui sont nécessairement pardonnées puisqu'il est et demeure un " Gajin ". Le secret consiste donc à se faire inviter en prétendant surtout ne jamais avoir assisté à ce type de cérémonie et à prendre un air béat en évitant simplement de casser quoi que ce soit. Le seul problème de tout cela est que le thé servi pendant le Cha No Yu , ou Chado, cette fameuse Cérémonie du Thé, est proprement imbuvable. Mais chacun sait que le tireur à l'arc, au Japon, ne tient aucun compte de la cible ni du résultat du tir...Dans ce rituel savant, la boisson n'a donc aucune importance et c'est cela qui est, justement, important. Cela ne vous empêche pas, en tant que barbare, de découvrir les multiples subtilités du thé japonais...dont certains crus sont aromatisés aux algues ou au blé grillé.

Il va sans dire que le thé japonais s'accorde parfaitement avec la gastronomie japonaise bien que les japonais préfèrent souvent, à table, la bière, le saké ou une soupe claire (Misoshiru) sinon un Cognac avec de l'eau gazeuse et des glaçons.

Le thé des autres...



Il s'agit, nécessairement, des périphériques puisque le thé est désormais consommé à très grande échelle dans tous les pays asiatiques où il fait désormais partie des habitudes alimentaires les mieux ancrées...Qu'il s'agisse de la Corée, qui opère une juste transition entre la Chine et le Japon, des diverses régions de l'Himalaya où on le consomme comme aliment lorsqu'il est mélangé avec de l'orge grillé et des laitages, des grandes steppes de l'Asie Centrale jusqu'à la Russie où il chauffe en permanence dans de multiples récipients toujours plus compliqués les uns que les autres, de l'ancienne Cochinchine à l'ancienne Indochine en passant par l'Indonésie et la Malaisie où il demeure omniprésent en tant que boisson d'accueil, de plaisir et de repas et en aboutissant dans tout le Moyen-Orient où on le sert fort infusé, fort sucré, fort parfumé et fort amicalement, le thé demeure un fait essentiel inséparable de la vie sociale. En Occident, les Anglais demeurent maîtres en matière de thé bien que cette boisson n'ait souvent plus grand chose à voir avec ses lointaines origines puisqu'il s'accompagne nécessairement de marmelades, scones, muffins et autres trumpets...sinon de saucisses et de harengs fumés avec des œufs brouillés. En France on se méfie encore quelque peu de cette boisson étrange encore presque exclusivement servie en sachets. Le thé est encore considéré comme une espèce de tisane quelque peu précieuse et destinée à des originaux un peu snob ou à des réunions féminines à l'évêché de la sous-préfecture. Si, depuis quelques rares années, les meilleurs restaurateurs commencent à proposer diverses sortes de café en fin de repas, ce qui est la moindre des choses au regard du prix de la tasse, ils demeurent encore effarés qu'on puisse commander un thé et, dans ce cas, en sont réduits à rechercher un sachet éventé au fond d'un tiroir et à le présenter comme s'il s'agissait du Saint Sacrement. Après un repas valant plusieurs centaines de francs, au bas mot, l'amateur de thé doit donc se contenter d'une infusette contenant espèce de poussière indéfinie dont un docker des bas fonds de Hong Kong se méfierait à juste titre. Même les asiatiques, au courant de cette coutume locale, ne proposent plus autre chose que du vulgaire thé au jasmin parfumé aux essences artificielles. Ce qui avec le repas est une hérésie valant bien le machin-cola ou le café au lait en poudre. Il est extraordinaire de constater qu'avec plus de cents crus originaux succeptibles d'accompagner honorablement un repas chinois ou vietnamien, on aboutisse nécessairement avec un ersatz de la plus mauvaise qualité dans sa tasse. La solution est simple, il suffit de demander de l'eau chaude, facturée au prix du thé, et d'apporter son Lung Ching (Puits du Dragon), son Grand Yunnan ou son Pu Er Cha.


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